Numéro 729 - Novembre 2021
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Editorial

Cultiver sa différence

Michel Ciment

On trouvera dans  cette  livraison huit  pages, comme à notre habitude, sur la dernière Mostra de Venise, le plus  important festival de cinéma après  celui de Cannes. Les  médias  français sont de plus en plus réticents à commenter cette  grande mani­festation, comme un  repli  sur  soi. Seuls quelques quotidiens (La  CroixLe Figaro, Libération), sans  parler  des  revues,  ont  rendu compte régulièrement de l'événement mais les lecteurs d   Monde  papier, par exemple, ont  dû  attendre le lundi 13  septembre, deux  jours  après  la  proclamation du palmarès, pour  connaître l'opinion du  journal de  référence  sur  les  premières mondiales des derniers films de Jane  Campion, Pedro  Almodovar, Paolo Sorrentino, Xavier  Giannoli, Stéphane Brizé,  Mario Martone, Paul  Schrader, Denis Villeneuve et Ridley Scott. lls ont, il est vrai, pris leur mal en patience en lisant  de longs  comptes rendus sur le festival de musique électronique organisé par  la Peacock  Society à Choisy-le-Roy ou sur les "chefs-d'œuvre" de  Luc Moullet qui filme "sublimement" Jean-Pierre Léaud.
Notre  dernier numéro rendait compte de 113  films vus à Cannes, la recension sans  doute la plus  conséquente qui  ait  paru  sur cette  manifestation riche  en découvertes. Certes, le Festival  de Cannes a bénéficié  d'une ample  couverture médiatique mais  elle s'est  concentrée principalement sur cinq  films vedettes, Annette, Benedetta, France, Bergman Island, Titane, présentés à Paris avant  leur projection cannoise à quelques critiques triés  sur le volet  selon des  méthodes peu  louables  signalées  par  Alain  Masson dans  notre  éditorial de  septembre. Or, le rôle d'une revue  comme la nôtre  est  bien de défricher des terres  moins connues et  d'aller  à la découverte. Il  s'est avéré  aussi  que  les films ci-dessus mentionnés furent  loin de faire l'unanimité de la rédaction, quand elle put enfin les voir, même  si nous  n'avons  pas cru  bon (sauf  pour  le plus discuté, celui de Bruno Dumont) de faire  état,  faute  de  place, de  nos divergences. Nous nous sommes d'ailleurs le plus souvent  retrouvés, si l'on fait le bilan  français de l'an­née presque  écoulée,  sur des films certes  parfois fort  bien reçus  mais qui  n'ont pas  bénéficié  ailleurs  d'un espace comparable ni de la même  ferveur. Ainsi de nos couvertures avec La Grande Traversée de Steven  Soderbergh, Small Axe de Steve  McQyeen, Pieces of a Woman  de  Kornél Mundruczo, Chers camarades ! d'Andrei Konchalovsky, L'Homme de la cave de Philippe Le Guay. Ainsi de nos entretiens avec Jasmüa Zbanié (La  Voix d'Aïda), Hafsia Herzi (Bonne  Mère), Arthur  Harari  (Cnoda), Chloé  Zhao  (Nomadland), Ryusuke   Hamaguchi (Drive My  Car), Stephen Frears  (A Very English  Scandal et Quiz ), Julie  Delpy (My Zoé), Joachim Lafosse (Les Intranquilles), Florence Miailhe (La Traversée). Ils suffisent  à cultiver  notre  différence et à refléter  une richesse  cinématogra­phique que la Covid-19 aurait  pu mettre en danger.
Ce  numéro témoigne  de  la  vitalité  du  cinéma d 'auteur avec  les  nouveaux films  de réalisateurs français injustement absents des  palmarès de  Cannes et de  Venise  :  Les  Olympiades  de Jacques Audiard et  Illusions  perdues de  Xavier Giannoli, accompagnés par Juho  Kuosmanen, le talentueux réalisateur finlan­dais de Compartiment n°6. Le mois prochain, pour  terminer l'année en beauté, seront  en vedette : Jane Campion avec Le Pouvoir du chien, dûment récompensé par  un Lion  d'argent à Venise, et Asghar Farhadi avec Un héros, qui a reçu le Grand Prix du  jury à Cannes. Mais  les vrais auteurs qui trouvent refuge  dans les grands festivals et auprès  de la critique et des cinéphiles sont de plus en plus une  espèce  en danger,  même  si en  France  moins  qu'ailleurs, si l'on regarde  les recettes en salles qui sont  loin  d'accompagner les meilleurs d'entre eux.