Numéro 722 - Avril 2021

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Editorial

Anciens et modernes ?

Michel Ciment

Le numéro s’articule autour de trois grandes cinématographies, l’Italienne, l’Américaine et la Française. Cette dernière, grâce à la sortie de deux coffrets consacrés à des ténors de la Nouvelle Vague, Truffaut chez Arte, Chabrol chez Carlotta, nous invite à jeter un regard rétrospectif sur des œuvres inégales, comme beaucoup d’autres, mais aussi riches en réussites. Dans une chronique télévisuelle du Monde (3 mars 2021), Renaud Machart, évoquant la programmation du documentaire Claude Sautet, le calme et la dissonance, note qu’en 1960 sortaient en même temps deux premiers films, Classe tous risques de Sautet et À bout de souffle de Godard, et que « c’est évidemment aux yeux de la critique – Positif contre les Cahiers du cinéma – l’occasion d’une nouvelle querelle des “anciens” et des “modernes” ». Le grand quotidien fait le plus souvent silence sur notre revue, agacé sans doute par le manque de respect dont nous lui témoignons à l’occasion, et perpétue ainsi, par cette opposition, un lieu commun malveillant, car si Positif représentait les anciens, comment expliquer les longs articles élogieux à leur sortie sur Tirez sur le pianiste, Paris nous appartient, Cléo de 5 à 7, Lola, Hiroshima mon amour, Les Yeux sans visage et la défense, au même tournant des années 1960, des grands tenants de la modernité, Antonioni, Bergman, Fellini, Buñuel, Rosi, Losey, Kubrick, Polanski, Cassavetes, Skolimowski. Ce qui est vrai, par contre, est que nous refusions d’opposer à cette modernité, par je ne sais quel culte du nouveau, un certain classicisme représenté par des metteurs en scène comme Rappeneau, Deville, Cavalier, Malle et Sautet lui-même, tous régulièrement sous-estimés par une certaine tendance de la critique française parce qu’ils risquaient de faire de l’ombre aux anciens critiques des Cahiers du cinéma. À moins qu’il suffise de ne pas avoir célébré Godard, parangon de la modernité, pour être classé parmi les anciens ! En lisant les analyses de Vincent Amiel, Louise Dumas, Bernard Génin et Michel Cieutat sur Chabrol et Truffaut, on verra l’estime dont ils témoignent envers eux, tout comme les réserves que leur œuvre, plus classique que résolument moderne, peut inspirer, comme leurs auteurs ne s’en privaient pas, à l’occasion, en parlant de leurs propres films.
Notre dossier sur David Lynch s’attache à un grand créateur de formes qui semble, ces derniers temps, absent des feux de l’actualité. Avec le Canadien David Cronenberg, il faisait partie de ces metteurs en scène qui donnèrent des lettres de noblesse au genre fantastique longtemps tenu en piètre estime par la critique officielle. Si cette revue proposait en couverture, au début des années 1960, les films de Mario Bava, Roger Corman ou Terence Fisher, c’était pour revendiquer les mérites d’un certain cinéma populaire. En adoptant son cinéma, surtout à partir de Blue Velvet, c’était reconnaître la singularité d’une œuvre qui dialoguait avec les formes les plus avancées de la pho- tographie, du design et de la peinture, comme le montre un entretien où il s’exprime sur ses rapports avec les arts plastiques.
Troisième volet de notre triptyque, le cinéma transalpin qui fut toujours l’un de nos centres d’intérêt. Dante Ferretti, l’un des plus grands chefs décorateurs du monde, de Fellini et Bellocchio à Scorsese et Tim Burton, évoque sa collaboration avec Pasolini sur tous ses films à partir de Médée. Et ce sont précisément les rapports du poète avec l’Antiquité qu’évoque Jean-Michel Ropars dans ce même numéro. Mais il reste beaucoup à redécouvrir dans la foisonnante filmographie italienne. Ainsi, Jean Palliano nous fait revivre la forte personnalité, quoique discrète, d’Antonio Pietrangeli, mort prématurément, mais qui, grand peintre de la femme, fut un des cinéastes italiens marquants des années 1960. Autres surprises de ce numéro : un beau texte inédit qu’Atom Egoyan a bien voulu nous confier sur son compatriote récemment disparu, le comédien Christopher Plummer, et une intervention polémique inattendue sur Chris Marker, une des boussoles de Positif depuis leurs débuts quasi simultanés. Il nous restait, en ouverture, à faire le point sur le fonctionnement du cinéma français. Une table ronde avec quatre de nos meilleurs distributeurs et le point de vue d’un exploitant, Stéphane Goudet, directeur du Méliès de Montreuil et collaborateur régulier de Positif, nous éclairent sur les effets ravageurs de la fermeture des salles. À l’heure où les lieux de culte (et non de la culture) restent ouverts, où les trains, bus, métros sont bondés au mépris de la distanciation physique qui était d’usage dans les salles de spectacle, on comprend l’amertume et la désespérance d’une profession privée d’écoute.