Numéro 727 - Septembre 2021
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Editorial

Vive le chaos !

Alain Masson

Les affaires reprennent. Il importe donc d'observer l'instabilité du marché. Les  façons  d'accéder aux films  n'ont  jamais  été  aussi  nom­breuses  ni aussi diverses  ; jamais la définition du  cinéma n'a été aussi incertaine. Il y a du film partout, mais est-ce bien du cinéma ? L'ëpoque de l'avènement du  parlant elle-même ne fut  pas aussi chaotique. Or c'est une propriété du chaos que de se dérober à toute  mesure et à toute prévision  : on  ne saurait même gager  que les choses vont  changer. Entre les téléphones, qui sont  à la fois  des écrans  et des  caméras, et les salles, où la  projection désormais est le plus souvent numérique, la concurrence peut se prolonger; les œuvres inti­mistes, rebelles, ambitieuses ne céderont pas nécessairement tout le terrain  aux pro­duits  richissimes, pétaradants et apoplectiques (qu'on ne saurait  juger mauvais par nature : ils méritent au moins  qu'on mette en chantier une réflexion  à leur sujet). Les  plateformes ne triompheront pas nécessairement des dévédés  ni de la télévi­sion  ni du grand écran. Les  jeunes  gens  ne sont  pas prédestinés à considérer les images en mouvement comme un passe-temps récréatif  plutôt que comme le fruit d'un travail artistique. Il semble certes qu'un mouvement se dessine  pour rendre à l'idée de film son caractère de modèle : les séries télévisées se soucient, dirait-on, un peu plus de mise en scène, un tout petit  peu plus ; les investisseurs font appel à des cinéastes renommés et achètent des catalogues de classiques, comme pour  montrer dans  quelle  tradition ils souhaitent que  leurs  abonnés les situent. Mais  rien  ne prouve que ce ne soit pas là une simple  transition vers les formes feuilletonesques mieux à même d'assurer la fidélité de la clientèle. L'avenir? On n'en sait rien. Mais la prolongation de ce désordre inventif parait  plus souhaitable que  l'élimination d'aucun des participants.
La vigilance que requiert la situation revêt au moins trois aspects.
Ne  pourrait-on d'abord veiller  à ce que  la diversité des  formes  et  des  desseins cinématographiques soit  respectée  ? Le  noir  et  blanc  n'est pas  mort,  Andreï Konchalovsky en  donne la preuve. Le Japon reste  capable  d'innovations remar­quables  : on en trouvera  des témoignages dans  ce numéro (mais c'est un sacrilège contre l'idée  de  monde que de donner une  fois de plus  un  titre  américain à une œuvre de Hamaguchi). L'animation étant du cinéma quand  même elle est diffusée sur  un écran familial, il n'y a aucune raison  de bouder Luca. Nous publions aussi deux  exemples de l'intérêt que des esprits  libres  nourrissent pour  d'autres esprits libres : le commentaire qu'un  spécialiste de la Renaissance, Yves Hersant, donne de Michel-Ange et l'entretien qu'un metteur en scène aussi connu que Mike Leigh mène  avec Jasmila Zbanié, cinéaste  qui à l'aune des médias paraît  bien éloignée de la célébrité. Voilà qui  contraste avec le traitement quotidien, émotionnel et niais, qu'a consacré au Festival de Cannes France Inter - à moins que ce ne soit Gala, il arrive qu'on confonde. Heureusement Le Masque et la Plume donnait le dimanche suivant  un commentaire vigoureux et circonstancié du palmarès.
Une seconde condition s'impose, justement. Il convient que les critiques de cinéma puissent exercer leur jugement en temps opportun. Or il arrive trop souvent que de grands efforts  soient  faits pour  éviter qu'ils  ne jouent  leur rôle. On a vu parfois toute la rédaction d'une revue déclarée tricarde à une  projection dite "de presse". Certains attachés de presse aiment à exclure parmi les collaborateurs de Positif ceux dont ils doutent que leur plaise le film qu'ils lancent, et ce n'est sans doute pas notre privilège. Plus généralement, on invitera des journalistes vedettes qui n'y entendent rien  et qui, dès le lendemain, le  prouvent tout  au long  de fades  bavardages avec les artistes, plutôt que des personnes compétentes, car si le jugement de goût  est universel, l'expérience et les connaissances sont indispensables pour  l'éclairer. Ces manœuvres permettent de contourner le film par  les voies de l'événement qu'il produit. C'est supposer à nos articles plus d'effet qu'ils n'en ont en général, et nous apprécierions vaniteusement cette flatterie, si ce détournement ne faussait  pas la
réception des œuvres, privées sans pitié de leur singularité esthétique.
Il faut enfin  que les éditeurs qui  assurent la reproduction correcte, commentée, enrichie des films anciens ou récents,sous forme de vidéogrammes, soient protégés du piratage organisé.C'est l'objet de la tribune de Vincent Paul-Boncour qu'il nous a semblé utile de reproduire.