Numéro 725-726 - Juillet-août 2021
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Editorial

French Cannes Cannes

Michel Ciment

Jamais un numéro de Positif n’aura consacré autant de pages au cinéma français. Il se fait ainsi un écho involontaire de la sélection cannoise qui compte une trentaine de films hexagonaux, toutes sections confondues hormis l’Acid. La Compétition  propose huit films français sur vingt- quatre (soit un tiers) : Les Olympiades ( Jacques Audiard), Annette (Leos Carax), La Fracture (Catherine Corsini), Titane ( Julia Ducournau), France (Bruno Dumont),  Bergman Island (Mia  Hansen-Løve), Tout s’est bien passé (François Ozon), et Benedetta (Paul Verhoeven) dont une part importante de l’apport financier, la langue et les comédiens (sauf Charlotte Rampling) sont français. Il ne s’agit pas plus d’un film néerlandais  que Belle de jour n’est  mexicain, Trois Vies et une seule mort, chilien, Danton, polonais ou Monsieur Klein, américain. De son côté, la Semaine de la critique propose sept longs métrages français (sur treize), et chaque section fait son ouverture avec un film national : la Compétition avec Annette, la Semaine de la critique avec Robuste de Constance  Meyer, la Quinzaine des réalisateurs avec Ouistreham d’Emmanuel Carrère, et Un certain regard avec Onoda d’Arthur Harari. Serait-ce  l’expression d’« un pays sûr de lui et dominateur » ? En aucune façon, si l’on constate que la Mostra de Venise et la Berlinale présentent chaque année un nombre considérable  de films nationaux avec une production bien moins variée et attrayante. Le Festival de Cannes, la plus grande manifestation de l’art cinématographique,  propose par ailleurs un panorama international d’une telle variété, avec des réalisateurs  prestigieux, qu’on  ne peut lui reprocher d’accueillir généreusement  notre production qui est la plus riche d’Europe.
Il y a vingt ans, notre numéro double d’été consacrait un dossier de 80 pages à Claude Sautet qui venait de disparaître. Il en fut de même, il y a dix ans, pour Claude Chabrol et, en 2015, pour Alain Resnais. Aujourd’hui, c’est Bertrand Tavernier. Il aurait été heureux probablement que l’on parle aussi abondamment de notre cinéma, lui qui s’en fit le chantre par son soutien constant à nombre de ses collègues et dans son magnifique documentaire Voyage à travers le cinéma français. Avec le cinéma américain et l’italien, ce fut sa plus grande passion. Il nous a paru important de saluer l’homme non seulement par une série de témoignages mais aussi par ses magnifiques films, admirés de beaucoup de spectateurs et de ses confrères français et étrangers, et que l’on n’a pas assez célébrés lors de son décès, préférant voir en lui l’homme engagé, l’historien du cinéma à la mémoire phénoménale et le curieux impénitent plutôt que l’artiste majeur. Nous n’oublions pas qu’il fut un collaborateur de Positif pendant soixante ans, de sa première critique en 1960 (à moins de vingt ans !) sur Temps sans pitié de Losey, dont le thème des rapports père et fils se retrouve dans son premier film, L’Horloger de Saint-Paul, jusqu’à son portrait de Didier Bezace, grand metteur en scène de théâtre et son comédien, lors de sa disparition.
La troisième sortie du confinement a permis aux salles de retrouver leur public après des mois d’encéphalogramme plat. Dans cette surabondance de nouveautés, nous avons privilégié trois films français en nous entretenant avec leurs auteurs. D’abord, Arthur  Harari, réalisateur  d’Onoda, son second  film, après  l’excellent polar Diamant noir, qui nous a stupéfiés par son audace et son originalité. Tourné au Cambodge  avec des comédiens  japonais, le sens  de l’espace, la maîtrise  des scènes  contemplatives  ou violentes,  l’inspiration  visuelle  en font un ovni dans notre cinéma. Autre second film, Rouge, de Farid Bentoumi, illustre la meilleure veine d’un cinéma social doublé d’un drame familial, entre Loach et les Dardenne. Enfin, Benedetta, de Paul Verhoeven, ne décevra pas ses admirateurs tout en divisant, comme souvent, les spectateurs et les rédacteurs de cette revue. Des déchets chimiques  de Rouge à la peste de Benedetta, les échos à d’autres pandémies  ne manquent pas. Il nous restait, une fois de plus, à honorer les comédiens du présent (Kate Winslet) et du passé (Gérard Philipe).

N. B. : Nous regrettons  l’absence, cette année à Cannes, de deux des meilleures  attachées  de presse : Agnès Chabot et Marie-Christine Damiens.