Numéro 724 - Juin 2021
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Editorial

Les fantômes de ma liberté

Yann Tobin

Au moment où ces lignes sont écrites, les salles de cinéma françaises s’apprêtent enfin à rouvrir leurs portes après la crise sanitaire… Enfin libres ! Oui, mais libres de quoi ? Dans l’adversité, les distributeurs de toute taille affichaient une solidarité exemplaire (voir Positif n°722, avril 2021). En  l’absence de régulation pourtant tentée par le CNC, la reprise risque de se partager entre foire d’empoigne, loi du marché, alliances sous le manteau et petits meurtres entre amis !
Quant au public des salles de cinéma, pour reprendre la terminologie d’Ariane Toscan du Plantier, nous savons qu’il se partage entre «occasionnels » et « assidus ». Les premiers font les gros succès commerciaux, les seconds peuvent faire la différence sur les films d’art et d’essai. Ils sont tous en manque et retourneront dans les salles, mais les uns comme les autres, qu’iront-ils voir d ’abord ? C’est la question-clé, car désormais, ce sont les premiers jours voire les premières séances qui décident de l’existence d’un film en salle, processus accentué par le fait qu’à la sortie de crise, des centaines se bousculent au portillon : le turn-over risque d’être violent, et ce sont les films les plus fragiles – en matière de contenu et de frais de promotion – qui en pâtiront. Je me souviens d’une conversation  avec un ami cinéphile, il y a longtemps déjà – au siècle dernier ! –, qui se disait prêt à voir un film imparfait ou inégal, du moment qu’il comporte une partie, ne serait-ce  qu’une séquence, parfois même un seul plan ou un aspect (scénario, décor, acteur, image, son, musique…) fulgurant, inoubliable, extraordinaire. Or, ce film-là risque bien d’être sacrifié sur l’autel du « chacun pour soi » de la réouverture des cinémas ! Pour aider nos lecteurs à s’y retrouver, nous publions page 42 le rappel des titres que nous avons déjà traités dans Positif – y compris en couverture : Michel-Ange, ADN –, et dont la sortie a été interrompue ou retardée par la pandémie. Face à l’afflux de la reprise, nous avons choisi de parler des œuvres nouvellement découvertes, sans revenir sur des films qui nous ont emballés depuis un an, comme Balloon, Nomadland, La Nuée, Les 2 Alfred ou Adieu les cons, sans parler des nouveaux  auteurs  talentueux  comme  Charlène   Favier  (Slalom), Rémi Chayé (Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary), Fanny Liatard  et Jérémy Trouilh (Gagarine), Emerald  Fennell (Promising Young Woman), Ivan Ostrochovsky (Les Séminaristes), Samir Guesmi (Ibrahim) ou Aurélien Vernhes-Lermusiaux (Vers la bataille).
En attendant, il est bienvenu que cette livraison fasse la part belle à la parole des cinéastes : des personnalités aussi différentes que Julie Delpy et Steven Soderbergh – qui tous deux parlent de la nécessité et des paradoxes  de la liberté créatrice  –, mais aussi les metteurs en scène Volker Schlöndorff, Peter Brook, Jean-Paul  Rappeneau et Philippe Garrel qui rendent merveilleusement hommage à leur scénariste chéri, le regretté Jean-Claude Carrière. Dans un entretien repris dans notre dossier qui lui est consacré, ce dernier revenait de manière irrésistible sur sa collaboration avec Luis Buñuel. Il évoquait notamment la genèse de leur film le plus insolent dans ses transgressions, Le Fantôme de la liberté : « Nous nous sommes demandé pourquoi, lorsqu’on raconte une histoire, on raconte celle-ci  plutôt que celle-là.  Par quel arbitraire  décide-t-on  de raconter telle histoire ? Nous avons conclu que nous n’en savions rien, parce que c’est le fantôme de la liberté qui décide de la manière dont le film se développe. » Bravo !