Numéro 723 - Mai 2021

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Editorial

Marcher sur la tête

Michel Ciment

Le colonialisme et le racisme, qui ne se limitent pas à l’Occident chrétien, ont donné lieu à de nombreux débats ces derniers mois dans les milieux politiques et culturels. Leur expression la plus extrême, l’esclavage, méritait bien un dossier sur sa représentation  au cinéma, et notre couverture avec Spartacus. C’est ce film et Exodus, sur la création d’Israël par les Juifs, qui, il y a soixante ans, ont aboli la liste noire en faisant appel au même scénariste communiste Dalton Trumbo, interdit depuis plus de dix ans de figurer aux génériques des films qu’il avait écrits. Que ce soit des artistes issus de la communauté juive, si longtemps ostracisée – Otto Preminger, Kirk Douglas, Stanley Kubrick – qui aient mis fin à cette iniquité n’est pas pour surprendre. On est d’autant plus étonné que la stigmatisation quasi unanime du racisme et du colonialisme s’accompagne d’une volonté de l’État de célébrer le bicentenaire de la mort de Napoléon. Renonçant à sa politique du « en même temps », le gouvernement  n’entend pas honorer l’anniversaire de la Commune de Paris, mais rendra hommage à l’homme qui rétablit, en 1802, l’esclavage qu’avait aboli par décret la République en 1794. Inutile donc ici de contextualiser. Dans un article retentissant du New York Times (19 mars 2021), une historienne noire, Marlene L. Daub, originaire de Haïti et professeur à l’université de Virginie, titrait « Napoléon n’est pas un héros » et évoquait les massacres des troupes napoléoniennes à Haïti et Saint-Dominique.
Notre pays semble parfois marcher sur la tête, ce que confirmait la dernière cérémonie des César. Après les tempêtes de l’an dernier, l’Académie accueillait de nouveaux adhérents, changeait sa direction, écartait comme membre l’un de ses fondateurs, Roman Polanski, et nous faisait signe : on allait voir ce qu’on allait voir. Fabien Baumann, dans son bloc-notes, fait part de sa consternation  devant la vulgarité du spectacle. Nous frappent aussi des remarques qui étonnent venant d’une profession plutôt portée à gauche. Que l’on salue au passage Dieudonné, que Jean-Pascal Zadi, César du meilleur espoir qui, il y a quelques années, avait scandalisé en déclarant que les tournantes des banlieues étaient consentantes, s’incline devant le violeur Adama Traoré, que Vincent Dedienne, pour se moquer des défenseurs de Polanski l’an dernier, cite Hitler : « Les guerres passent, seules les œuvres de la culture ne passent pas. D’où mon amour de l’art » (citation démentie par dix ans de pouvoir nazi), pour conclure ironiquement :
« Il faut séparer l’homme de l’œuvre » et que personne dans l’assistance, parmi les rires complices, ne se lève et ne se casse, voilà qui est inquiétant. Car si Jeanne Balibar a pu s’en prendre au nouveau projet d’assurance chômage, ce qui ne mange pas de pain, personne n’a évoqué – courageux mais pas téméraire – Vincent Bolloré, patron de Canal+ (chaîne retransmettant la soirée) qui emploie à satiété Éric Zemmour et s’en prend aux droits d’auteur. Quelle tristesse, au pays de l’exception culturelle et d’un cinéma aidé plus qu’aucun autre par l’État. Ce qui n’excuse pas les défaillances de celui-ci sur la fermeture des salles de spectacle.
Nos lecteurs se consoleront de la pauvreté de l’actualité en découvrant deux superbes textes, le premier sur Woody Allen (85 ans) qui célèbre un grand western, Shane (L’Homme  des vallées perdues), choix singulier pour un cinéaste si urbain, le second de Martin Scorsese (78 ans) qui loue le génie de Fellini. Ces écrits témoignent du triomphe de la cinéphilie, un des meilleurs antidotes contre deux fléaux de notre époque : le narcissisme et l’amnésie. Bertrand Tavernier qui vient de nous quitter était un esprit frère de ce côté de l’Atlantique, et c’est ce qu’ont ressenti tant d’amoureux du cinéma de par le monde avec sa disparition.
À la date où nous bouclons, les salles sont, hélas ! toujours fermées mais notre revue continue son travail de mémoire avec un portrait de Kubrick par le romancier espagnol Vicente Molina Foix, à qui il donna un de ses rares entretiens sur Shining. Il convenait aussi de rendre hommage à Kiarostami, un de nos contemporains  préférés auquel le Centre Pompidou devrait consacrer une exposition, et aux Prévert, compagnons  des premiers numéros de la revue. Deux comédiens nous permettent d’entrecroiser le passé et le présent : Louis Jouvet auquel Luc Moullet, réalisateur et auteur de Politique des acteurs, rend hommage, et Tahar Rahim, un de nos meilleurs interprètes  qui nous a accordé un long entretien et qui brille, une fois de plus, dans Désigné coupable et dans la série Le Serpent.

Ce numéro est dédié à la mémoire de Bertrand Tavernier.